En 1909, alors qu’il se promène sur la plage d’Adyar - sud de l’Inde près de Madras - C.W Leadbeater, doué de certaines capacités de clairvoyance, remarque un jeune brahmine jouant sur la plage. Fasciné, il observe chez lui une aura d’une très grande pureté, et une quasi absence d’égo. Il s’agit de Jiddhu Krishnamurti, alors âgé de 14 ans, issu d’une famille de brahmanes très modeste, et dont le père travaille au siège de la société théosophique à Adyar. Leadbeater, alors secrétaire de la société et bras droit influent d’Annie Besant, fortement impressionné par la pureté de Krishna, parvient à en obtenir la garde, ainsi que celle de Nithya son jeune frère. Très rapidement la Société Théosophique le présente comme celui qui sera le réceptacle de Maitreya (le Christ). Son éducation est prise en main par Leadbeater et Annie Besant, et en 1911 ils fondent l’Ordre de l’Étoile de l’Orient, avec Krishna à sa tête en vue de préparer la venue du Christ.
Krishna voyage alors abondamment avec Annie Besant, donnant des discours aux différents sièges de la Société Théosophique dans le monde. A cette période il écrit aussi "Aux pieds du Maître", qui devient un des ouvrages de référence de la Société Théosophique. Il part en Angleterre en 1914, après un tour en Europe, pour y continuer ses études en compagnie de son frère. A. Besant espère les voir intégrer une grande université anglaise, (ce qui ne se produira pas, essentiellement par ségrégation) et Nithya fait de brillantes études de droit. Ils ne retourneront en Inde qu’en 1924 pour repartir aux États Unis, en Californie via l’Europe.
Nithya est atteint de tuberculose et son état devient préoccupant. A cette période Krishnamurti commence à passer par une série d’expériences spirituelles extrêmement douloureuses, et sa vision s’élargit considérablement, suscitant souvent l’incompréhension des dirigeants de la Société Théosophique. En novembre 1924, Nithya meurt. Cet évènement marquera probablement pour Krishnamurti le début concret d’une rupture avec la S.T. et de son statut en son sein. Son discours évolue très rapidement vers une autonomie vis à vis des principes exposés par la société, comme de ceux de n’importe quelle autre école. En août 26 il dissout l’Ordre de l’Étoile lors de la convention de ce dernier.
"Je maintiens que la vérité est une terre sans chemin, et vous ne pouvez l’approcher par aucune voie, quelle qu’elle soit, par aucune religion, par aucune secte. Ceci est mon point de vue et j’y adhère de manière absolue et inconditionnelle... Si vous comprenez cela alors vous réaliserez combien il est impossible d’organiser une conviction. Une conviction est un fait purement personnel, et vous ne pouvez ni ne devez l’organiser. Si vous le faites elle devient morte, cristallisée ; elle devient une croyance, une secte, une religion qui doit être imposée aux autres. (...) A partir du moment où vous suivez quelqu’un vous cessez de suivre la vérité. Je ne suis pas concerné par le fait que vous écoutiez ou non ce que je dis. Je veux accomplir une chose précise dans le monde et je le ferai avec une concentration sans faille. Je suis concerné par une chose essentielle : rendre l’homme libre. Je souhaite le libérer de toute cage, de toute peur, et non fonder des religions, de nouvelles sectes, ni établir de nouvelles théories ou philosophies. (...) Mon seul souci est de rendre l’homme libre, absolument, inconditionnellement." (Extraits du discours du 3 août au camp d’Ommen - USA)
Dans ces propos sont clairement exposées des idées qui résument toute la vie future de Krishnamurti. Il rompt avec la Société Théosophique, suivit par un petit groupe de proches et après la guerre il rentre en Inde. Puis il passera sa vie à aller de lieu en lieu, en Inde comme à l’étranger où il est très souvent invité, donnant des conférences. De nombreux penseurs de tous horizons et de toutes nationalités viennent à sa rencontre, des leaders de mouvements spirituels ou religieux ou encore des anonymes, vivement intéressés par ses vues spirituelles d’une grande modernité qui embrassent un champ très large. Ainsi il a de nombreux entretiens, publiés plus tard pour certains, avec David Boehm, Aldous Huxley, Chogyam Trungpa, Le Dalaï Lama Tenzin Gyatso, Indira Ghandi, Iris Murdoch, etc. On le questionne sur de nombreux sujets, allant de la métaphysique aux événements et idées contemporaines, en passant par la science ou la religion. Ces entretiens, publics ou privés, sont peu à peu publiés comme ses enseignements et sa popularité est croissante en Orient comme en Occident où il est aujourd’hui considéré comme un grand penseur du siècle dernier.
Vivement intéressé par l’éducation, il supervise l’établissement d’une école et d’une université à Rishi Valley dans l’état de l’Andhra Pradesh en Inde du Sud. Il partage son temps entre ses conférences en Inde, dans divers pays d’Europe, et la Californie à Ojai où il passe une partie de l’année. Invariablement et "inconditionnellement" il suivra cette conviction exposée plus haut que la vérité est une "terre sans chemin", et tentera d’exposer son point de vue sur la liberté fondamentale de l’homme. En faisant cela il ne cherchait aucun disciple ou fidèle comme il le répétera souvent, mais à éveiller par ses propos et surtout par une réelle réflexion et compréhension de la part de l’auditeur la réalisation de cette liberté à laquelle il associe l’idée de divinité.
" Je n’ai jamais dit qu’il n’ y avait pas de Dieu. J’ai dit qu’il y a seulement Dieu en tant qu’il se manifeste en vous... mais je n’utilise pas le terme de Dieu. Je préfère l’appeler Vie."
Il associera souvent cette liberté à l’idée d’être éveillé au présent, corrélative à la "fin de la pensée" - qui ne doit pas être comprise comme une "inactivité vide" mais une intense conscience. Cette réflexion sur la pensée et ses implications dans la conscience sera l’un des thèmes récurant de ses entretiens et conférences.
"Notre problème n’est pas de savoir comment chercher l’inconnaissable mais de comprendre les processus accumulatifs du mental qui lui est toujours le connu. C’est une tache ardue : elle demande une attention constante, une conscience constante dans laquelle il n’y aucun sens de distraction, d’identification, de condamnation ; c’est être avec ce qui est. Alors seulement le mental peut-il devenir tranquille. Aucune quantité, quelle qu’elle soit, de méditation, de discipline, ne peut rendre le mental tranquille dans le sens réel du terme. C’est seulement lorsque la brise s’arrête que le lac devient calme.Vous ne pouvez pas rendre le lac calme. Notre tache n’est pas de poursuivre l’inconnaissable mais de comprendre la confusion, le tumulte, la misère qui sont en nous ; puis obscurément cette chose vient à naître, dans laquelle il y a la joie."
En 1986, à 89 ans, atteint d’un cancer, il quitte son corps à Ojai en Californie le 17 février.
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